Un avant-goût des vingt ans de Japan Expo…

Les Darumas dans la culture japonaise sont des petites figurines rondouillardes aux yeux vierges. Lorsque l’on a un projet à réaliser, on noircit le premier oeil et à sa finalisation, on noircit le second. C’est une aide psychologique extrêmement courante et si la plupart sont en papier mâché ou en bois, ceux de Japan Expo sont recouverts d’or et surtout ont déjà les deux yeux bien formés. De quoi signifier aux éditeurs français et à leurs auteurs que leurs rêves se sont concrétisés.

Cette sélection est dorénavant annoncée largement en amont du festival. Celui-ci, comme à son habitude, se déroulera le premier week-end de juillet (1). Plusieurs jurys se sont partagés la lourde tâche de définir ce qui se fait de mieux en France durant l’année passé. Il y avait, bien entendu, un jury manga ainsi qu’un autre pour les animés. Mais il y a également un jury de la création regroupant des professionnels de l’impression chargés de définir la meilleure fabrication. Pour la première fois, il y a également un jury issu des librairies affiliées Canal BD qui a décerné un prix pour le meilleur one shot. Également été mis à contribution, le public de Japan Expo a regroupé plus de dix mille votants qui ont exprimé leurs votes pour désigner les meilleurs seinen, shôjo et shônen sortis en 2018.

En manga, le grand gagnant est indéniablement « L’Atelier des sorciers » de Kamome Shirahama chez Pika qui obtient à la fois le Daruma d’or ainsi que le Daruma du public du meilleur Seinen. Ce manga est publié depuis 2016 dans le mensuel Gekkan Morning Two de la Kodansha. C’est grâce à son dessin extrêmement détaillé, clair et vivant que les lecteurs rentrent facilement dans l’histoire et que cette dernière les retient captifs au fil des pages. Émerveillée devant les pouvoirs des sorciers que seule une poignée d’élus sélectionnés dés leur naissance peuvent pratiquer, la jeune Coco rêve pourtant de maîtriser ses arcanes. Devenue disciple du magicien Kieffrey suite à une imprudence, elle va entraîner les lecteurs dans un monde incroyable. Avec une héroïne attachante en plus des qualités graphiques et scénaristiques déjà évoquées, « L’Atelier des sorciers » réunit tous les ingrédients d’un grand manga. Ces Daruma d’or et du public sont amplement mérités.

En animés, c’est « Silent voice » de Naoko Yamada chez Kazé qui repart avec trois prix, le Daruma d’or du meilleur animé, celui du meilleur film ainsi que le vote du public pour le meilleur animé dramatique. Ce manga à succès met en scène un jeune homme tyrannisant une de ses camarades de classe juste parce qu’elle est sourde. Malgré le fait que la série est condensée dans ce seul film, ce dernier arrive à montrer toute la complexité des rapports humains qui évoluent avec le temps. Si Shoya, le garçon qui la tyrannisait, exprime des remords une fois adulte, les blessures sont encore bien présentes pour la jeune Shoko et surtout ses autres camarades bien moins tolérants face à ces exactions répétitives. L’ambiance très douce du manga a été conservée dans ce film qui ne cherche pas à noircir le propos ou le rendre trop dramatique. C’est ce côté réaliste et les messages de tolérance et de repentis qui prédominent. En ayant un sujet porteur et une réalisation respectant le travail original de la mangaka Yoshitoki Ohima, ce long métrage s’est emparé du coeur des professionnels comme de celui du public.

Ensuite, le jury a décerné de nombreux autres prix dont celui du patrimoine à « Akira » de Katsuhiro Otoma dont la nouvelle édition noir et blanc chez son éditeur historique Glénat respecte en tout point la version japonaise éditée pour la première fois il y a maintenant plus de trente ans au Japon. Émaillé de nombreux retard dû aux allers-retours incessants avec les ayant-droits japonais, la série devrait enfin se clôturer cette année. Même si l’attente peut paraître longue, le travail réalisé par l’éditeur alpin est en tout point conforme à son pendant japonais, la traduction en français en plus. Tous les détails sont là, les textes en langues étrangères, les pages de couvertures cachées sous la jaquette, les onomatopées retraduites, tout comme les dialogues bénéficiant d’une vraie traduction depuis le japonais.

Le Daruma du meilleur manga international revient à « Lastman Stories » d’Alexis Bacci Leveillé et Bastien Vivès chez Casterman. Spin off du projet multimédia français « Lastman » qui a débuté en 2013 et dont la parution suivant un rythme régulier nous emmène déjà au 16e volume. Au fil du temps, Jeu vidéo, série animée et maintenant ce volume racontant ce qui s’est passé quinze années auparavant s’ajoutent au projet. On y retrouve les personnages principaux comme Richard Aldana, au sommet de sa gloire et coureur de jupon. Mais également Milo Zotis, parrain de la mafia locale qui a développé une drogue dévastatrice  : le Sector. Un flic infiltré : H et un justicier masqué  : le Corbeau, vont s’allier pour combattre ce fléau. Le dessin bien moins stylisé que dans la série mère est propre et est soutenu par une histoire haletante dévoilant un passé que les fans attendent de découvrir. Un beau succès pour ce manga qui ne mime pas les codes japonais tout en s’emparant du format et de la publication soutenus de ses homologues du soleil levant.

« The promised neverland » de Kaiu SHIRAI et Posuka DEMIZU chez Kazé remporte les Daruma du meilleur scénario ainsi que celui de la meilleure nouvelle série. Distinction méritée pour ce titre angoissant qui renouvelle le contenu du magazine Jump dont il est issu. Emma est une jeune fille intelligente qui grandit dans un orphelinat. Comme ses amis, elle n’est jamais sortie de cet espace de jeux et d’apprentissage. Bien vite elle va découvrir le terrible secret qui les maintient captives. L’adoption n’est pas la meilleure manière de sortir de cette prison dorée. Un projet d’évasion va se préparer ou c’est la mort assurée. Il est indéniable que les mystères dévoilés au compte-gouttes au fil des chapitres offrent une richesse scénaristique ici récompensée. C’est indéniablement la série du moment, surtout si l’histoire continue sur sa lancée sans décevoir le lecteur.

Le Daruma du meilleur dessin a été attribué à la série d’HP.Lovecraft, « Les montagnes hallucinées » illustrées par Gou TANABE chez Ki-oon. C’est également elle qui a remporté le Daruma de la meilleure fabrication. Et si vous avez déjà vu ce titre, vous comprenez pourquoi. Le livre est relié avec une couverture en faux cuir recouvert d’une illustration en tampographie du plus bel effet. On est plus proche du livre noble que du manga de base. Quand en plus, l’intérieur offre un dessin extrêmement réaliste pour illustrer les histoires horrifiques sorties de l’imagination d’un des maîtres du genre on ne peut qu’approuver ces deux distinctions.

Concernant l’animation le palmarès est plus hétéroclite. « B:The beginning » diffusé sur Netflix repart avec le Daruma de la meilleure série originale. Une série intrigante et de qualité chez Netflix, c’était en effet à souligner, car le service de vidéo à la demande ne brillait pas par des choix qualitatifs en matière de production d’animé. C’est donc l’exception qui confirme la règle avant de voir ce que l’avenir télévisuel du géant américain nous prépare.

Le Daruma de la meilleure adaptation revient à la série « Les Brigades immunitaires » diffusée par Wakanim. Véritable cours de biologie humaine, elle permet aux jeunes d’apprendre de manière ludique en personnifiant les éléments composant notre corps. Une série à la fois riche en enseignement et divertissante dont l’adaptation respecte les canons édictés dans le manga.

Enfin, le Daruma de la meilleure édition revient à Kana Home Video pour son Intégrale Blu-ray de la mythique série « Death note ». Cette édition dans un coffret de grande taille, contient bien évidemment les 37 épisodes de la série répartis sur six disques avec une nouvelle image en haute définition ainsi que le pilote dans un livret de 60 pages et 5 cartes classiques, mais uniquement disponibles dans ce coffret en grand format.

Le public a également récompensé du Daruma du meilleur shojo manga la série « Orange » d’Ichigo TAKANO parue aux éditions Akata et celle du meilleur Shonen manga, « IM: Great Priest Imhotep » par Makoto MORISHITA chez Ki-oon. Le meilleur animé comique étant selon le public « Food wars – the third plate » diffusé sur Crunchyroll.

Et pour clôturer cette sélection de titres exceptionnels les libraires du réseau Canal BD ont donné leurs voix à une petite pépite  : « Souvenirs d’Emanon » de Shinji KAIJO et Kenji TSURUTA aux éditions Ki-oon. Ce récite de science-fiction intriguant avec sa conclusion atypique a donc séduit ces professionnels qui ont sûrement apprécié son scénario sans faille, mais également son dessin réaliste bien plus soigné que la plupart des productions mainstream de manga. Il faut dire que Tsuruta prend son temps et sait donc se faire désirer.

Comme on le voit, ce palmarès est varié et assez représentatif du marché du manga pour l’année écoulée.

Gwenaël JACQUET

(1) La sélection fut annoncée le jeudi 28 février 2019. Le festival se déroulera du 4 au 7 juillet 2019 pour ce vingtième opus.

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1 Comment

  • Crissant Clavier
    2 ans ago Reply

    Il faudrait offrir des Darumas en aide psychologique aux vénérables de l’ACBD et autres jurys angoumoisins vierges de toutes formes de parti pris ,quand il s’agit de primer la meilleure production de l’année.
    Les yeux dénoircis ça pourrait leur éviter le réflexe ,extrêmement courant,de voir de l’or sur des oeuvres en bois,par des (h)auteurs,de BD,en papier mâché.
    Et dans l’élan on leurs offre aussi un très seyant gilet jaune.Sait-on jamais…….

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