Une vie dans le manga  !

Être autrice de manga est loin d’être une sinécure. Il faut surtout beaucoup travailler et savoir s’affranchir de ce qui semble être acquis. Akiko Higashimura ne le savait pas quand elle a décidé de choisir ce métier, alors qu’elle bâillait sur les bancs de l’école. C’est que, malheureusement pour elle, elle n’était pas le cador du dessin qu’elle s’imaginait être. Elle se voyait déjà en première page de Ribbon : le magazine pour jeunes filles qu’elle dévorait à l’époque (à droite, une couverture de 1983 avec en vedette « Tokimeki Tonight »). Sa désillusion fut grande dès qu’elle commença à suivre le cours de dessin du professeur Kenzô Hidaka et, surtout, quand elle a décidé de passer les concours des écoles d’art et qu’elle s’est fait recaler.

Aujourd’hui, Akiko Higashimura est une autrice encensée par la critique et reconnue comme une grande artiste dans la profession. C’est, avec beaucoup de recul, et un peu de remise en question, qu’elle a mis en image sa jeune vie au service du manga. Dès la première page, le cadre est loin d’être idyllique : mère célibataire enfermée chez elle à dessiner des pages et des pages alors que son fils lui sort un cinglant « Regarde maman, c’est toi en grosse  ! ». Sa jeunesse avait pourtant bien commencé. Insouciante, elle dévorait Ribbon et s’imaginait avoir très rapidement une série à succès publié dans le magazine. Ce qui lui rapporterait immanquablement gloire et fortune. Certaine de son talent, complimenté pour son professeur d’art plastique, elle s’est clairement reposée sur ses lauriers. Au fil des pages, son manga ne fait jamais l’impasse sur l’ego surdimensionné qu’elle avait dans sa tendre jeunesse.

Ce qui est vraiment intéressant, ici, c’est la sincérité du récit. Bien sûr, le talent d’Akiko n’est plus à démontrer et ses nombreux fans prouvent son succès. Il est donc difficilement imaginable qu’elle ait pu un jour être refusée dans une école d’art, elle qui maîtrise si bien l’expression non verbale de ses personnages : un trait unique qui sert des histoires où drame et humour se côtoient. Derrière ce récit tragique de la petite fille trop sûr de son talent, des dialogues cinglants et des réflexions pleines de bon sens viennent alléger la déchéance annoncée. Parce qu’en plus d’être une très bonne dessinatrice, c’est également une grande conteuse.

Le lecteur potentiel pourrait s’étonner de voir annoncer cinq tomes pour raconter le début d’une vie d’autrice somme toute encore assez jeune au moment de l’écriture : seulement 36 ans ! C’est là que les qualités de la narration et de la mise en scène de cette histoire sans grands rebondissements sont vite perceptibles. Loin de délayer son propos, Akiko le conforte en racontant les travers de son double de jeunesse. Les anecdotes sont sympathiques et pimentent ce monde qui est loin d’être tout rose. On découvre surtout qu’un homme a cru en elle, au point de la martyriser avec bienveillance, ce qui n’est pas évident, vu par les yeux d’une enfant choyée. Ce professeur d’art plastique sadique et rude sait enseigner l’abnégation nécessaire au travail, quand on est face à la feuille blanche, pour donner une œuvre unique et irréprochable. Véritable mentor, il est bien évidemment longuement remercié ici. Il est certain que, sans lui, nous n’aurions peut-être pas entre les mains les merveilleux récits que cette autrice nous distille depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années.

Si vous pensiez connaître Akiko Higashimura depuis que vous avez dévoré « Princess Jellyfish », vous serez surpris du parcours nécessaire pour arriver à devenir une mangaka célèbre et prolifique. Récit construit en toute humilité, « Trait pour trait » est à la fois une lecture enrichissante de par son sujet autobiographique, mais également extrêmement divertissante avec son humour face aux réflexions bercées d’illusions. C’est en tout cas une lecture indispensable avant d’envisager une quelconque carrière artistique, et pas seulement dans le domaine du manga.

Gwenaêl JACQUET

« Trait pour trait,  dessine et tais-toi  ! » par Akiko Higashimura
Éditions Akata (7,95 €) – EAN  : 9782369747918

(1) En 2010, la série « Princess Jellyfish » remporte le prix de meilleur manga shōjo lors du prix du manga Kōdansha. En 2015, avec « Kakukaku shikajika » (« Trait pour trait,  dessine et tais-toi  ! ») , elle obtient le prestigieux grand prix du manga taishō, remis par des libraires japonais, ainsi que le grand prix du Japan Media Arts Festival dans la catégorie manga. Puis, en 2019, la version anglaise de « Tokyo Tarareba Girls » gagne le prix Eisner de la meilleure édition américaine d’une œuvre internationale. En 2020 , c’est « Le Tigre des Neiges » qui remporte le prix jeunes adultes du festival d’Angoulême. Une uchronie un peu passée inaperçue. Il faut dire que la série est parue chez un petit éditeur poitevin : Le lézard noir. Et, hasard du calendrier, ou engouement pour cette autrice majeure, ce même éditeur sort de manière concomitante avec « Trait pour trait », la série « Tokyo Tarrareba Girls » suscitée : ersatz de « Sex and the City » à la sauce nipponne. Ce récit de trentenaires célibataires qui écument bruyamment les bars est l’un des plus gros succès d’Akiko Higashimura. Elle relate la vie d’un certain type de femme japonaise indépendante tout en mettant en avant plusieurs facettes féminines caractéristiques dans lequel s’est apparemment retrouvé son lectorat. Même si la présentation de la version française n’est pas aussi soignée que son homologue japonaise, la très bonne traduction de Miyako Slocombe rehausse le niveau.

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