Satoshi Kon : dix ans déjà  !

Profitant de la nouvelle identité visuelle de la collection Pika Graphique, l’éditeur en profite pour proposer ces deux mangas avec une illustration de couverture qui occupe toute la page et un titre à l’image du sujet du livre.

« Le Pacte de la mer ».

« Le Pacte de la mer » que nous avions longuement chroniqué à chaque édition (1) est donc proposé dans une troisième version (2). Il a déjà été publié en 2004 en français chez Casterman sous le titre « Kaikisen, retour vers la mer » puis réédité, chez Pika en 2017 sous le titre « Le Pacte de la mer ». Ce manga marque le début de la reconnaissance de Satoshi Kon, puisque c’est son premier grand récit. C’est surtout une œuvre intemporelle qui devrait trouver un nouveau public dans le contexte actuel où l’écologie et l’attention portée à la nature deviennent une question de survie. La couverture, qui est ici la grande nouveauté de cette réédition, est en fait le retour du tout premier visuel utilisé par Casterman. Il est conforme à celui utilisé lors de la réédition japonaise de grand format, alors que le choix de Pika utilisait un montage de la première couverture japonaise modifiée. Elle rassemblait sur le bas de la couverture le héros flottant dans l’océan, inversé par rapport au visuel japonais et la sirène du dos en incrustation sur la partie haute de l’image. Cette illustration est toujours présente en dernière page, mais malheureusement en noir et blanc.

« Les Prisonniers », une histoire en deux chapitres dont les pages originales, ont malheureusement été perdus.

« Fossiles de rêves » n’avait pas encore été chroniqué sur BDzoom.com, malgré une première édition chez Pika en 2017. Ce recueil d’histoires courtes de Satoshi Kon est un beau pavé de plus de 400 pages rassemblant le travail de ses débuts en 1984, jusqu’à 1989 où il a commencé « Le Pacte de la mer ». L’histoire la plus ancienne  (« Les Prisonniers ») est malheureusement tirée des pages du magazine dans lesquels ces deux chapitres ont été publiés. Les originaux ayant été perdus, c’était le seul moyen de garder une trace de ce manga de science-fiction qui a valu à Satoshi Kon une mention d’excellence lors de la 10e édition du prix Tetsuya Chiba. Cela donne un effet vintage toutefois peu flatteur, en offrant des pages dans les tons de gris, contrastant avec la noirceur du propos. Les planches de « Les Dauphins du désert » ont également été perdues. Mais la qualité de cette histoire de seulement huit pages n’en pâtit quasiment pas : elle a dû être imprimée à l’origine sur un papier de meilleure qualité ce qui est rarement le cas des magazines de prépublication qui optent pour un papier bouffant, lequel absorbe l’encre et rend les pages plus fades, malgré leurs tailles plus importantes.

« Au delà du soleil ».

Je ne vais bien évidemment pas vous faire l’article de chacune des 15 histoires qui composent ce recueil. Notez toutefois qu’elles sont de nature très différentes  : certaines parlant de science-fiction comme nous venons de le voir, d’autres traitent de la vie de collégiens, d’amourettes, de sport, de chroniques sociales de Noël, de filatures, de fantômes ou de samouraïs. Au milieu de ces histoires assez réalistes, ou du moins sérieuses, les aventures d’une grand-mère qui voulait voir la mer une dernière fois avant de mourir («  Au delà du soleil ») dénotent par son ton burlesque qui n’est pas sans rappeler deux œuvres de Katsuhiro Otomo  : « Roujin Z » et le segment « Stink Bomb » du long métrage « Memories », le premier datant de 1991 et le second de 1995. Satoshi Kon a d’ailleurs participé à ces deux films, même s’il n’est pas directement impliqué sur la partie « Stink Bomb ».

« Sculpture ».

L’influence de Katsuhiro Otomo est indéniable dans toute l’œuvre de Satoshi Kon. Dés les premières pages, l’histoire « Sculpture » met en scène une jeune tête brûlée qui fait immédiatement penser à Kaneda aussi bien dans l’attitude comme dans le design. Otomo était l’aîné, d’une petite dizaine d’années de Kon. Ce dernier a, de ce fait, commencé sa carrière en étant l’assistant du premier. La collaboration est fructueuse, leurs dessins s’accordant sur énormément de points  : personnage réaliste et charismatique, bâtiments détaillés, destructions grandioses, sens du mouvement et de la vitesse. Un hommage, tout en couleurs, de Satoshi Kon à « Akira » est même inséré en plein milieu de l’ouvrage.

« Pique-nique », un hommage à son maître, Katsuhiro Otomo publié en 1988 dans « Akira World ».

« Fossiles de rêves » est préfacé par Mathieu Bonhomme (« L’Homme qui tua Lucky Luke »), qui, en plus d’avoir produit un texte touchant sur cet auteur qu’il admire, a aussi choisi d’illustrer un combat entre un homme et un tigre faisant référence à l’une des histoires les plus inattendues de cet ouvrage  : « La Bête ». Un combat de samouraïs contre un tigre géant traité dans un style encore très réaliste extrêmement noir. La postface propose une interview de Susumu Hirasawa, le compositeur des excellentes musiques des films de Satoshi Kon  : « Paprika » et « Milenium Actress ». Ce sont deux hommages émouvants qui complètent ce pavé retraçant un début de carrière prometteuse.

« La Bête ».

Quinze histoires, quinze sujets très différents, quinze découvertes potentielles pour le lecteur ne connaissant pas Satoshi Kon, et surtout quinze plongées dans des mondes à la fois sérieux et drôles, réalistes et iconoclastes. Chaque lecteur devrait trouver une histoire qui lui parle. Dans tous les cas, il trouvera forcément une histoire qui le fera réfléchir, et ce ne sera peut-être pas la même. « Fossiles de rêves », ce sont les prémices d’une carrière prometteuse malheureusement brisée en pleine ascension, alors que Satoshi Kon réalisait son rêve  : être un mangaka et un artisan de l’animation accomplie.

Gwenaël JACQUET

« Fossiles de rêves » par Satoshi Kon
Éditions Pika (22 €) – EAN  : 9782811633011

(1) Voir « Kaikisen  » par Satoshi Kon (1963-2010) et «  Le Pacte de la mer » par Satoshi Kon.

(2)  On pourrait même considérer que c’est la cinquième itération de ce livre en français, puisque la version Casterman comporte deux couvertures qui diffèrent de manière subtile. La seconde a en effet le titre en japonais incrusté en dessous de sa traduction française. La version Pika a, en plus des deux couvertures les plus distribuées, une version limitée à 2 000 exemplaires sortis spécialement pour les 48h de la BD 2019 (au centre sur l’image ci-dessous).

© Kon’stone, Inc. / Kodansha Ltd.

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